Skyhawk 64EF // Partie 3 sur 8 // 25 au 26 mai 2014

7ème jour, 25 mai 2014      “Chaos”

Lawton (OK) – Floydada (TX)
09h28 – 11h32 LT (UTC -5/-5)
Durée : 2h04

Tous les matins, nous nous levons en ne sachant pas ce qui va se passer dans la journée. Tout est à construire et à vivre. Ce peut être la routine, mais ce peut-être aussi l’inattendu, pour le pire ou le meilleur. 
Aujourd’hui, je veux aller à Roswell et dormir là-bas. C’est sur mon chemin et ce serait sympa de visiter une ville aussi mythique. J’aimerais m’annoncer à la tour de contrôle, non pas avec “Skyhawk 64EF”, mais “UFO 64EF”.

La météo ne s’annonce pas bonne. Il y a un gros front sur ma course avec de grosses cellules orageuses et des vents violents qui vont en direction du Nord-Est. Je devrais pouvoir le contourner en prenant une route plus au nord. Le FSS me fait un topo et me conseille en effet de choisir cette option.
La journée s’annonce longue. Je n’arriverais pas à Roswel en une seule traite. J’ai choisi de me poser à Floydada à mi-chemin pour refaire le plein. Le nom m’intrigue, m’amuse, on dirait un nom africain.

J’ai de la peine à trouver l’aéroport
à cause de l’étroitesse de la piste.

Je vole sous les nuages. Cela devient mon lot quotidien. Je fais un arc de cercle par le nord pour redescendre ensuite vers le sud-ouest et cela fonctionne.
Au bout de deux heures, j’arrive à Floydada, (30 minutes de plus que prévu), mais j’ai de la peine à trouver l’aéroport à cause de l’étroitesse de la piste. On pourrait la confondre avec une route. Je la vois quand je suis quasiment dessus. Je fais une boucle de 270 degrés pour rentrer dans le circuit, mais je me loupe un peu dans le vent arrière. Je suis trop proche de la piste et je dois repartir à 45 degrés pour m’éloigner. Le vent est assez violent et souffle en rafale. Au moins, il est dans l’axe. La piste est assez longue. Je garde une réserve de vitesse et je pose sans problème.

Je débarque dans un monde,
qui s’est figé dans les années 80.

Je débarque dans un monde qui s’est figé dans les années 80. Il y a deux voitures stationnées devant une cabane, de vieilles Cadillac. Pas âme qui vive, c’est la quatrième dimension.
La pompe à essence à l’air d’avoir 40 ans. Elle ne fonctionne pas avec une carte de crédit. J’aperçois des hangars remplis de caravanes. Pas un avion ! Cet aéroport serait-il toujours ouvert ?

Il y a un numéro de téléphone sur la porte pour appeler quelqu’un. Je tente. Aucune réponse ! Je me dis qu’il faut que je reparte. Je n’aurais de toute façon pas confiance dans l’essence. Elle pourrait être contaminée. Je décide de partir à Plainview, 40 kilomètres plus au nord.
J’ai largement assez de fuel, mais il ne faudrait pas que ce genre de surprise se répète. J’espère qu’il y a quelqu’un à Plainview.
Le plafond, le vent, un aéroport où le temps s’est arrêté… je me rappelle la règle des trois. Je tente ma chance ailleurs. On verra. Peut-être que j’y resterais pour la nuit ?


L’aéroport paraît immense,
mais il est vide.

Floydada (TX) – Plainview (TX)
11h33 -12h12 LT (UTC -5/-5)
Durée : 39 minutes

Ce vol sera le plus court. Un saut de puce.
La météo s’améliore. le soleil est là et j’ai bon espoir d’aller jusqu’à Roswell, mais le vent au sol est toujours aussi violent et souffle en rafale. L’altitude du terrain monte d’un coup de 1000 pieds, juste avant d’arriver. 
Il n’y a pas d’avion. Je n’entends personne à la radio. Suis-je le seul à voler ?
Après avoir évacué la piste, j’ai une longue discussion sur la fréquence avec quelqu’un qui me demande si je veux un camion pour prendre le fuel ou si je vais le faire moi-même. Je choisis cette dernière option. Il m’indique qu’il est dans une petite maison au toit rouge. En effet, elle est facile à voir, car tout le reste est gris.

L’aéroport paraît immense, mais il est vide. Il y a une tour de contrôle, mais je n’ai pas eu à contacter de fréquence d’approche. Elle doit être inactive.
Je refuele. Dans la petit maison au toit rouge, le dispatcher m’attend. La seule âme qui vive dans cet endroit. Il regarde les 500 miles d’Indianapolis. Sa petite maison est assez cosy. 
Je lui demande pourquoi la tour n’est plus en service. Il me raconte qu’en 1981, tous les contrôleurs des Etats-Unis ont fait grève. Reagan n’y est pas allé de main morte. Il les a tous viré et personne n’a été réaffecté sur celui-ci. Pourtant, c’était un important lieu de passage pour les avions entre l’ouest et l’est. Aujourd’hui, l’aéroport se meurt. J’ai toujours ce sentiment de fin du monde. C’est le fin fond du Texas ! C’est l’Amérique !
Je me repose un peu, prends un nouveau briefing météo, rempli un nouveau plan de vol et c’est parti pour Roswell.


Plainview (TX) – Littlefield (TX)
12h47 – 13h59 LT ( UTC -5/-5)
Durée : 1h12

Décollage, vent en rafale, c’est un peu acrobatique, mais dès que je m’élève, il n’y a plus de turbulences. 
Décidément, rien ne se passe comme prévu aujourd’hui. La météo empire d’un coup. Je suis sous un lourd plafond. Au loin, j’aperçois toujours du ciel bleu. C’est rageant.
Une chose me fait sourire. Souvent lorsque j’écoute l’ATIS d’un aérodrome devant moi, afin d’avoir un aperçu météo, ils annoncent que le plafond est à 12000 pieds, alors que je suis moi sous un plafond de 2000 pieds sol ! Est-ce que leurs sondes ne fonctionnent plus ou que les aéroports sont toujours sous une éclaircie ?

Après 30 minutes de vol, il y a de plus en plus de nuages. Je dois descendre. Je me suis donné une limite : ne pas voler en-dessous de 1000 pieds sol. Je commence à en être proche. Je m’approche trop des nuages et je pourrais rentrer dedans, je fais immédiatement un virage à 180 degrés en direction du nord. Je sais que, dans cette direction, les nuages sont plus haut et c’est bien le cas. Ai-je poussé trop loin ? Ai-je eu trop confiance ? C’est l’aviation et il y a parfois des zones grises. C’est dans ces cas-là qu’il faut avoir un bon jugement, prendre la bonne décision, rapidement !
J’avais déjà anticipé en sachant où était l’aérodrome le plus proche. Ce sera Littlefield. 
Je me pose. Un magnifique atterrissage, un “Kiss landing” comme on dit. 
L’aérodrome est tout petit. Dans un hangar, il y a un Crophopper (avion d’épandage). Il y a aussi un petit bureau avec une télévision allumée qui retransmet un tournoi de golf. Devant, il y a deux bons fauteuils de salon, mais personne. A côté, se trouve une petite salle de préparation, mais pas de téléphone. J’appelle avec celui que je me suis acheté à Bedford, pour connaître l’évolution de la météo dans les heures qui viennent (un téléphone, tel qu’on en avait avant les smartphones, avec une ergonomie qu’on ne supporterait plus. J’ai pris un abonnement d’un mois qui ne coûte pas grand chose). Toujours personne.

Je pensais juste survoler le Texas.

Je retourne à l’avion. Je prends un bouquin. Je reviens au bureau. Je m’installe dans un des fauteuils. J’en profite pour brancher mon IPad sur une prise afin qu’il soit rechargé pour la suite. 
J’attends que la météo s’améliore. Heure limite : 16h00 !
Je pensais juste survoler le Texas et c’est le troisième atterrissage dans cet état. Cela fera joli dans mon carnet de vol !
Un papy arrive, me salue et s’assied dans un des fauteuils pour regarder le golf. C’est le manager de l’aérodrome. Il s’appelle Tom. J’attends avec lui. Je bouquine. 
16h00. Le ciel est noir, menaçant, il pleut. Ce n’est pas raisonnable. Je dois me rendre à l’évidence, je ne dormirai pas à Roswell ce soir. Dommage ! Je range mon avion, le retourne de sens et le fixe avec des cordes. Je suis inquiet avec la météo des prochains jours. Il devrait tomber des trombes d’eau. 
Il y a un hangar avec un avion épandeur dedans. Je me dis que si ça ne va pas, il y aura de la place pour y mettre N64EF. 
Je trouve un hôtel et Tom propose de m’y conduire. Je pense à ces Ajouter au dictionnaire dans lesquels, un gars en bottes de cow-boy fait du stop sur les routes de l’Ouest et jette nonchalamment son sac à l’arrière du pick-up. Sauf que moi, c’est une valise à roulettes et que je suis en basket…mais le décor est le même.
Nous discutons aviation et comparons nos systèmes politiques. Il a été pilote de Cropduster, et aujourd’hui c’est son fils qui a repris les vols d’épandage. Il fait à peu près 400 heures par année. Il me donne son numéro de téléphone pour venir me chercher lorsque je partirais. Sympa et étonnamment, j’ai tout compris malgré son accent texan.

La météo s’annonce très mauvaise pour les prochaines 24 heures.

À noter sur le plan: le cimetière (cemetery) est juste à côté de l’aérodrome. 😜


 8ème jour, 26 mai 2014      “Flash-back”

Littlefield (TX)

Il pleut des cordes. Voler est impossible. J’ai suis coincé à l’hôtel pour la journée dans une bourgade du nord Texas au milieu des Etats-Unis. Je trouve un moment pour me délasser les jambes autour d’un parc complètement inondé. Je note aussi que devant chaque villa, il y a deux pickups et un drapeau du Texas dessiné sur le sol.
Un gars me voit à pied et s’inquiète. Il propose de m’emmener. Pour aller où ?
Cela devient, non plus un voyage, mais une aventure. Je suis dans une bourgade dont je ne connaissais même pas le nom, dans laquelle je ne me serais jamais arrêté. C’est génial. Le hasard. Une chance sur des milliards d’être là et j’y suis. Comment ai-je fait pour m’y retrouver ? Faut-il avoir du courage ? Faut-il être inconscient ou aimer tout simplement la vie pour oser ?

Flash-back
Mai 2013. Métro, boulot, dodo.
Je suis en pleine préparation pour le voyage de nos prochaines vacances familiales, 4 semaines aux Etats-Unis. Un très beau périple en perspective et planifié dans le moindre détail, une semaine à New-York, deux semaines dans les grands parcs de l’Ouest en camping-car et une dernière semaine sur la côte ouest entre San-Francisco et Los Angeles. Je n’ai rien laissé au hasard à cause des enfants et spécialement du petit de 3 ans.
Je ne peux l’expliquer, mais en le préparant, un désir ou un réflexe naturel est revenu : l’envie de voler.
J’ai fait dans ce pays une licence de pilote 20 ans auparavant et je me dit que je trouverais peut-être l’occasion de me renseigner pour savoir comment réactiver ma licence.
Elle se présentera dans la baie de San Francisco, à San Carlos, aéroport de la Silicon Valley.

La dernière photo. Promis ! Ce n’est pas moi et mon avion.

Musique : Highsound

Je me rends dans une petite école d’aviation. Deux jeunes hommes préparent un vol. Je suis frappé par l’endroit, par son atmosphère et par leur accueil. Je retrouve comme par enchantement ma madeleine de Proust; je suis chez moi.
Un des jeunes, qui est instructeur, me dit, à ma grande stupéfaction, que si j’ai ma licence avec moi, on peut tout de suite partir voler et que dans une heure, je serais requalifié. Evidemment, je ne l’ai pas sur moi et puis, je ne suis pas fou. Je n’ai pas volé depuis 20 ans ! Mais tout à coup, le retour dans un avion me semble possible.
Dès notre retour en Suisse, je contacte mon ami instructeur pilote, Thomas, pour aller faire un petit vol. Je veux juste voir, si j’aime encore cela. Nous partons de Sion pour 30 minutes de vol et c’est une re-révélation absolument magique. Je suis comme un gamin. J’ai très peu oublié. Les capacités de vol sont toujours présentes. Par ailleurs, la revalidation de la licence suisse ne devrait pas me demander un effort surhumain. Une dizaine d’heures devraient suffire. Néanmoins, il faut que je réapprenne la législation, la radiotéléphonie et quelques autres choses, donc repasser aussi des examens. Les choses ont un peu changé en 20 ans.
Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis mis dans la tête que ce serait génial d’emmener mon fils et de lui faire profiter de quelque chose d’unique. 
Le hasard (en est-ce vraiment un) fait que je peux aussi profiter de l’appui de mon entreprise pour mettre en place un projet personnel. Assez vite me vient l’idée de partir un mois aux Etats-Unis et d’aller dans une école faire des vols, histoire d’engranger de l’expérience. La sécurité étant toujours un élément essentiel dans ma tête. Je dépose mon dossier. Il est accepté.

Je contacte des écoles à Chicago, en Californie, à Charlotte et à Boston. 
Je progresse très vite dans mon réapprentissage. A un moment donné, je me demande si je ne vais pas m’ennuyer dans une école à toujours voler dans la même région. Les journées vont être longues.
Durant un repas avec Thomas, avant un vol d’instruction, je lui fais pas part de ma problématique. Il me répond : “Tu n’as qu’à traverser les Etats-Unis”. Ni une ni deux, je me dit que c’est génial. Dans quoi, je m’embarque ? 
Je cherche une école qui me louerait un avion pour faire la traversée, mais cela est difficile. Un avion ne se loue pas comme une voiture. Il faudrait que quelqu’un le ramène à sa base. 
Et pourquoi, ne pas faire le tour complet ! Je fais mes calculs et je me rends compte que c’est possible en un mois, pour autant que la météo soit avec moi. Je choisis, selon moi, la période la plus propice, la fin du printemps. Pas de neige au nord, pas encore l’enfer au sud. Par contre, je n’ai pas prévu les tornades et les pluies diluviennes. On ne peut pas tout avoir et savoir. Encore 6 mois à attendre et à m’aguerrir.
Excutive Flyers, à Bedford, près de Boston, accepte de me louer un avion pour un mois, un petit Cessna 172 M, N64EF, mon nouvel ami, qui en ce moment se repose sur l’aérodrome de Littlefield sous des trombes d’eau, à des milliers de kilomètres de sa maison… lui-aussi.
Et, je suis inquiet pour lui. 
Voilà, je suis là, heureux de l’imprévu. Dans un endroit où j’aurais sans doute envie de revenir, parce que maintenant, il est en moi, qu’il est unique et important dans mon esprit. Qu’il m’a appelé.

Retour sur terre.
Laisser la tempête s’apaiser.
Demain, il devrait faire très beau.
Départ pour le désert et l’ouest américain.
Sortir de Tornado Alley.

 

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Marc Schwartz

Formateur d'adultes, diplomé de l'Université de Genève. Licence de pilote professionnelle américaine sur avion et hélicoptère. Licence de pilote privé avion européenne et licence ULM.

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